« La politique peut être renforcée par
la musique, mais la musique a une puissance qui défie la politique. »
Nelson Mandela
Au nombre des millions
d’anonymes qui vénèrent Madiba, ma voix sera, certainement, un soupir
indistinct devant celles plus autorisées des privilégiés qui ont approché le
grand homme. Néanmoins, de mon humble existence, je tiens à partager quelques
temps forts qui sont directement liés aux aspects les plus connus de la vie de
Nelson Mandela. Car, d’une certaine manière, chaque être lui doit une fière
chandelle pour la grandeur et la dignité qu’il a su inscrire dans l’histoire de
l’humanité. Mon témoignage serait mon hommage, si mon insignifiance devant la
mémoire de ce géant ne devait pas me confiner à un recueillement silencieux.
Lorsqu’Hector
Pieterson tombait sous les balles de la police de l’apartheid, j’avais
exactement 1 an. C’était pendant les émeutes de Soweto qui ont inspiré le film
Sarafina ! (1992) qui me poussera, plus tard, à m’intéresser à cette
sombre page de l’histoire de l’Afrique du sud. Mandela était déjà au bagne
depuis presque 15 ans et les élèves noirs résistaient en refusant la langue Afrikaans
que l’oppresseur voulait imposer comme langue d’enseignement. Les images
insoutenables de la répression de cette manifestation secouèrent le monde.
Mais, véritablement, ma rencontre avec Nelson Mandela, toute proportion gardée,
remonte aux années 1980. Comme tous les écoliers d’Afrique de ma génération, je
découvrais cette énigmatique phrase en rouge au-dessus des tableaux noirs des
salles de classe bondées : L’APARTHEID EST UN CRIME CONTRE L’HUMANITÉ. Chaque
instituteur devait lire et expliquer ces mots à des enfants qui, pour la
plupart, en étaient seulement aux syllabaires. L’exercice n’était pas toujours
aisé; il fallait illustrer tous les termes clés. En définitive, l’approche
tournait autour du parcours et de la personnalité de Mandela. L’effet était
assuré. Il faut dire que le rêve d’une conscience noire universelle était
encore vivant chez beaucoup de lettrés africains. Quant à nous, jeunes enfants
d’Afrique, à cheval sur de multiples initiations et expériences structurantes,
nos imaginaires avaient des horizons infinis. C’est donc assez naturellement
que la geste de Madiba fut admirée et assimilée, en réponse à notre soif diffuse
d’héroïsme et de renaissance. Dès lors, une sorte de veille informelle s’était spontanément
mise en place. On comptait les jours, les mois, les années ; on
s’enquérait de la situation en Afrique du sud et on parlait de Nelson Mandela
jusque dans les hameaux les plus improbables. Les artistes et, particulièrement
les musiciens, troubadours modernes, s’emparèrent de cette épopée contemporaine.
Mon premier choc
émotionnel, à ce propos, a été le concert mythique des 70 ans de Mandela à
Wembley en juin 1988. Je le découvris, plus tard, sur une cassette VHS qu’un
oncle avait généreusement sauvegardée. Cet événement musical exceptionnel de
11 tours d’horloge, diffusé sur la BBC et vu par près d’un milliard de personnes
malgré les censures, a été un tournant décisif dans le rejet de l’apartheid.
Au-delà de sa charge politique particulièrement puissante, subtile et efficace,
ce concert me fit aimer les plus grands musiciens et groupes de l’époque :
Myriam Makeba, Peter Gabriel, Eurythmics, Tracy Chapman, Al Green, Dire
Straits, Sting, Whitney Houston, Stevie Wonder, George Michael Harry Belafonte,
Hugh Masekela, Eric Clapton, Joe Cocker, Bryan Adams…et bien sûr notre Youssou
Ndour national dont on oublie parfois qu’il a toujours été au top dans la cour
des grands pour les causes justes. Avec le recul, il me paraît possible que mes
préférences esthétiques et éthiques et, plus globalement, la construction de ma
personnalité aient pu être influencées par les réactions artistiques à
l’apartheid. Ce « Nelson Mandela 70th Birthday Tribute », désormais
accessible en version électronique figure en bonne place au panthéon de mes
fétiches. Le stade de Wembley que j’ai visité comme un lieu de pèlerinage en
août 2012, réalisant ainsi un rêve d’adolescent et conjurant mon regret de ne
pas avoir été là au meilleur moment, est aussi un symbole subjectif de mon
rapport à Madiba.
À la libération de Mandela
le 11 février 1990, ma jeune conscience était déjà sensibilisée à l’enjeu d’un
tel événement. Les moyens de communication n’étaient pas encore ceux
d’aujourd’hui mais ses discours prophétiques avaient un impact planétaire. Ses
tournées dans les pays ayant condamné les horreurs de l’apartheid révélaient au
monde la dimension du personnage. Son propos ne souffrait d’aucune amertume ou
d’esprit revanchard. Une telle hauteur était, au-delà cette Afrique du sud
très éprouvée par un système radicalement inique, un défi et un appel à la
fraternité mondiale. Pendant ce temps, toutes les mélodies d’inspiration sud
africaine me pénétraient par tous les pores. De Nkosi Sikileli Africa à
Shosholoza en passant par les inimitables Ladysmith Black Mambazo et le
cultissime Asibonanga de Johnny Clegg, j’étais ouvert à tout ce qui renvoyait
aux cultures sud africaines. C’est aussi au début des années 1990 que je
regardais, pour la première fois, l’excellente saga Shaka Zulu du génial
William Faure (mort à 45 ans en 1994 !). Avec un réalisme et une charge
quasi mystiques, cette série s’est imposée dans mes représentations favorites
des forces africaines traditionnelles. Bref, les années 1990 furent très riches
en symboles. La prestation de serment de Mandela le 10 mai 1994 en tant que président
de la République d’Afrique du sud et ses nombreuses médiations pour la paix
(Zaïre, Soudan, Rwanda, Angola…) étaient aussi des moments forts de la
décennie. Sa proximité assumée avec l’Algérie, Kadhafi, Fidel Castro, Yasser
Arafat, parias déclarés des relations internationales, est la preuve qu’il est
véritablement le « capitaine de son âme ».
Le tournant des années
2000 n’a pas été de tout repos pour le grand homme. S’étant officiellement
retiré de la scène politique, il employait, cependant, sa retraite méritée à des
soins et au soutien des causes humanistes. Il dira à ce sujet : « Personne ne pourra se reposer en paix tant
que des gens seront courbés par le poids de la faim, des maladies, du manque
d'éducation, et tant que des millions d'autres personnes à travers le monde
vivront dans l'insécurité et la crainte quotidienne ». Je retiens,
pour ma part, son opposition ferme à la guerre contre l’Irak et, pour terminer
sur une note d’espoir, les concerts de la Fondation Nelson Mandela. Sous le
titre 46664 (numéro de prisonnier de Mandela), ces rencontres musicales, ont
pour but la lutte contre la pauvreté et le sida. Celle de 2008 à Hyde Park à
Londres, à l’occasion des 90 ans de Madiba, m’aura marqué avec les prestations
de Vusi Mahlasela et d’Amy Winehouse. Toutefois, je préfère l’iconique mari de
Winnie au point levé au patriarche souriant avec dignité à la mort.
Nelson Mandela a été
inhumé ce matin à Qunu terre de ses ancêtres. Il y a, dans les hommages
planétaires rendus à l’éminent homme, une infinité de leçons capables
d’améliorer notre existence. À ce que Montaigne désignait par l’humaine
condition, ce qu’Hugo exprimait par « quand je vous parle de moi, je vous
parle de vous », ce que Malraux suggérait dans La condition humaine et même ce que le surréaliste Breton proposait
en réponse à la question « qui suis-je ? » Mandela a trouvé et
vécu la réponse : Ubuntu. Loin des préceptes modernes du développement
personnel, cette philosophie qui résume les qualités humanistes les plus fortes
et les plus universelles doit nous accompagner dans notre lutte quotidienne
contre nos propres démons.
Repose en paix
Madiba !
Latyr DIOUF

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