Alioune
Badara Cissé, Coordonnateur national de l'APR, ancien Ministre des Affaires Étrangères
du premier gouvernement du régime issu du 25 mars 2012 a été relevé de ses
fonctions le mercredi 6 novembre. Cette décision, rendue publique et confirmée
par le porte-parole de l'APR, nous interpelle en tant que militant aussi bien
sur le fond que la forme. D'abord sur le fond, nous apprenons que c'est sur
proposition qu’ABC a été relevé en réunion du SEN sans nous dire s'il a été
entendu (Conseil de discipline) et quelle est sa version des faits sur
l'accusation ou les accusations portées à son encontre. Dans toute structure
organisée, les sanctions sont plutôt graduelles sauf dans le cas d'une faute
considérée comme grave. Ensuite, sur la forme, de par la composition des
« instances » de l'APR, c'est un « décret » qui avait nommé
les membres de son Directoire et de son Secrétariat ; et c'est un
« décret » qui a rétrogradé ABC. Le SEN ne pouvait pas aller à
l'opposé d’une telle volonté car beaucoup de ses membres, au regard des
conditions de naissance du parti, par césarienne, ne disposent d'aucune
légitimité politique stricto sensu.
Cela
est d'autant plus vrai que la titraille de la presse et la dépêche consultée
sur le site de l'APS sont source de malaise dans les formulations. En effet,
il a été noté la phrase suivante : « dans
un communiqué reçu jeudi à l’APS, l’APR souligne que cette décision a été
approuvée à l’unanimité par le SEN réuni mercredi à Dakar, en présence de Macky
Sall, par ailleurs président de la République». Celle-ci est loin
d'être anodine dans un contexte pareil et fait planer un doute sur cette unanimité.
Cette communication lapidaire ne peut échapper à certaines questions aussi
légitimes les unes que les autres. L’information ne dit pas si le SEN a été
convoqué juste pour mettre fin aux fonctions de Coordonnateur national de
Cissé, ou pour redistribuer les pouvoirs au sein des instances dirigeantes.
Le
limogeage d'ABC nous permet par la même occasion de poser la lancinante
question de la démocratie interne et de la structuration du parti pour tourner
le dos définitivement à sa gestion informelle. Dans le Manuel de Formation pour
la démocratie du NDI, il est écrit : « Les partis politiques jouent un rôle nécessaire dans les sociétés
démocratiques. Les partis politiques efficaces et démocratiques permettent la
participation des citoyens et citoyennes dans le système politique et servent à
renforcer la confiance et l’engagement du peuple dans le processus
démocratique. Les partis bien organisés et fondés sur des valeurs et principes
démocratiques sont aussi en meilleure position pour représenter les besoins des
populations et pour gagner l’appui populaire lors des élections. ». En
d'autres termes, la démocratie devrait s'appliquer aussi, ainsi est-il allégué,
aux affaires internes des organisations de parti politique elles-mêmes. Tout
comme les citoyens d'une nation ont le droit d'exprimer leur opinion par leur
suffrage lors des élections, de même les membres d'un parti politique devraient
avoir le droit de sélectionner et de rejeter leurs chefs, leurs élus et leurs
candidats à des fonctions publiques.
À
titre d'exemple, l'Allemagne est un pays où la valeur de la démocratie interne
de parti est considérée comme allant de soi. La Loi fondamentale de 1949
stipule au sujet des partis politiques que « leur organisation interne devra se
conformer aux principes démocratiques » (article 21, para. 1). La démocratie
interne de parti fut également une revendication majeure des réformateurs du
Parti progressiste aux États-Unis vers le tournant du vingtième siècle. C'est
suite au chaos lors du congrès pour la désignation présidentielle des
démocrates à Chicago en 1968 que le parti décida une fois de plus d'introduire
des réformes qui augmenteraient les pouvoirs des militants de la base et
diminueraient ceux des « patrons ». Les réformateurs ont introduit différentes
mesures pour consolider la démocratie interne du parti. La démocratie est également
la plus belle manière d'éviter la crise du militantisme car elle permet de
prendre en considération la voix des militants et adhérents si l'on sait que
ces derniers sont des personnes affiliées à une formation politique car elles
possèdent leur carte du parti après avoir payé une cotisation, généralement
d’un faible montant alors que le militant est un adhérent actif. Cependant elle
ne doit être nullement un droit de regard de pacotille mais bien au contraire
un moyen d'empêcher l'installation d'une oligarchie au service exclusif du chef
ou d'un clan.
L’affaire
ABC doit être analysée sous l'angle d'un cas d'école pour nous pencher
sérieusement sur la structuration de l'APR qui est plus qu'une urgence. L'APR
est un parti au pouvoir dans une coalition et sans son leadership affirmé, nous
ne devons pas être surpris que les actions du gouvernement ne soient pas bien relayées.
Car à côté de toute communication institutionnelle, il doit y avoir une
communication politique et le Président ne doit monter au créneau qu'en dernier
ressort. Force est de reconnaître que la structuration ne sera pas choses aisée
surtout avec les élections locales qui pointent à l'horizon, mais un mal
nécessaire parceque deux déficits lourds de conséquences doivent être vite
comblés : la migration des personnes qui étaient dans l'appareil du parti
vers la gestion de l’État et la gestion provisoire de l'APR. En mettant fin aux
fonctions de coordonnateur national de l’APR exercées par Alioune Badara Cissé
et en le relevant de toutes les instances de direction du parti à savoir le
Secrétariat exécutif national (SEN) et le Directoire politique national, il
s'agira de trouver un second à Macky Sall autour duquel sera bâti l'équipe qui
aura la lourde charge de gérer l'APR comme un vrai parti politique et non comme
un fan club ou un mouvement de soutien. Le président doit ainsi donner d’autres
gages dans sa volonté manifeste de faire bouger les lignes car il ne faudrait
surtout pas réduire l'enjeu à un combat de « chefs » sans troupes ni
légitimité à la base.
Nous
ne devons pas perdre de vue un élément essentiel à savoir que l'APR en tant que
parti politique structuré avec des instances et des organes dotés d'une
légitimité des militants à la base n'existe pas encore. Et, la raison pour
laquelle aucune oligarchie ne saurait être tolérée ou acceptée dans la mesure
où celle-ci, foncièrement conservatrice, tenterait de réguler le fonctionnement
interne de l'appareil pour la satisfaction de ses positions publiques au risque
d'annihiler tout progrès social comme le Yonou Yokkute. Il ne faut pas perdre de vue que notre victoire du 25 mars est l'enfant
proche et lointain des avatars du régime de Wade d'où la centralité de la pensée
du pouvoir dans le débat. C'est pourquoi, d'ailleurs, le Président du
parti est fraternellement interpellé sur son avenir avec cette unique
question : Veut-il que l'APR survive à ses mandats pour lesquels on s’est
engagé sans réserve ?
Ben Yahya SY
CCR France/Sénégal

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